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MABELE YA MBOKA KONGO OU L'APPEL DE LA TERRE


UNE SCULPTURE DE JUNIOR MVUNZI


Voici la première oeuvre du projet Mabele ya Mboka Kongo qui porte ce même nom. A travers sa sculpture, Junior Mvunzi, sculpteur et performeur de la République démocratique du Congo, interroge. Identité culturelle, mysticisme, contexte post-colonial, autant de questionnements, reflet d’une quête personnelle mais aussi celle de tout un pays, qui doivent trouver des réponses dans le devenir de sa sculpture.


En quête d’une identité culturelle contemporaine

Le titre Mabele ya Mboka Kongo en lingala, signifie « Terre du pays Kongo ». L’artiste choisit d’écrire le nom du pays avec un « k » pour avertir le spectateur qu’il est libre de l’écrire à sa convenance, le « c » étant une marque du colonialisme qu’il condamne. Terre du Pays Kongo est sur le chemin d’une identité nouvelle : détourner les influences d’une colonisation passée, malveillante, qui se répercutent encore au sein du pays, se fondre dans une mondialisation inévitable, s’interroger soi-même, puiser au plus profond d’elle-même puisqu’elle est la source première : la terre ; une terre ancestrale qui était utilisée avec conscience par les anciens, mais qui est aujourd’hui exploitée à outrance par les firmes majoritairement occidentales, afin de nourrir la technologie de l’occident. Un déséquilibre permanent est créé en défaveur de la RDC. Mabele ya Mboka Kongo est donc une oeuvre qui veut connecter le nord et le sud afin d’établir un équité.


Un équilibre possible pour tous

« Mon pays est souvent considéré comme une anomalie géologique qui génère des dérives dévastatrices : corruptions, guerres, exploitations abusives. A travers mon projet, je dis non à l’exploitation des sous-sols du Congo par les firmes étrangères qui ne considèrent pas les conséquences sur les populations. Je cherche à interpeler la communauté internationale et à exprimer le souhait de voir un jour le sous-sol du pays nous servir. Nous devrions nous aussi bénéficier de la richesse de notre terre : de son extraction à ces produits finis vendus à l’étranger par les industries étrangères qui les fabriquent. C’est ce que symbolise ma sculpture : j’ai récupéré en quelque sorte notre matière à travers des vieux téléphones etc pour en faire quelque chose, et plus précisément créer du beau. C’est montrer au monde que rien ne nous arrête, qu’un équilibre est possible pour tous…» explique l’artiste.

En effet, le déséquilibre est permanent entre pays du Sud et ceux du Nord, on constate également un fort contraste entre les richesses de la RD Congo et le niveau de vie d’une majorité de la population congolaise. On constate enfin un déséquilibre au sein du marché mondial des hautes technologies qui se maintient et s’intensifie principalement dans les pays occidentaux, alors qu’il est dépendant de certaines matières premières du Congo. Ces faits considérés comme une injustice par l’artiste, se retrouvent dans ses réflexions et orientent par ses convictions, sa sculpture sous différentes formes.


Le choix des matières : une étape mystique incontournable

Le choix des matières n’est pas anodin ; cuivre rouge, aluminium, fer sous différentes formes (diverses parties d’ordinateurs, de téléphones…) sont les matières et matériaux utilisés par l’artiste pour composer la sculpture. Ces matières sont celles qui composent la terre de la RDC. C’est ainsi que la sculpture devient symboliquement la terre. Par conséquent elle ne peut rester inerte, elle doit répandre ces matières pour que la population puisse bénéficier de son énergie, de la même manière que l‘occident bénéficie de cette énergie au profit d’une technologie toujours plus ambitieuse. La sculpture Mabele ya Mboka Kongo doit conduire au-delà des pensées, vers un esprit nouveau conscient que ce qui en est extrait doit porter ses fruits au sein du pays.



La performance comme aventure

L’artiste veut faire passer sa sculpture d’un état d’immobilité à celui de mobilité dans lequel, elle et les spectateurs fusionnent pour en apporter, non pas une, mais une multitude de possibilités. C’est pourquoi, Mabele ya Mboka Kongo a été pensée pour être portée. La performance se prête parfaitement à ce concept. La sculpture symbole de la terre peut s’étendre, se répandre, devenir pour semer dans l’esprit des gens qui la croisent, dans les rues de Kinshasa et d’ailleurs, une nouvelle manière de penser possible. Elle prend vie malgré les difficultés de créer rencontrées par les artistes du pays, elle revendique une appartenance à une terre, à un continent certes mais aussi à un monde dans son présent et son avenir. Cette forme d’aventure plonge dans des allers-retours intemporels, des déplacements incitant de nouvelles visions, de nouvelles apparences. Des rencontres, des lieux, des influences se découvrent et opèrent des changements, des transformations physiques et intellectuelles.


L’allure hybride de la sculpture : la matière recyclée comme énergie

C’est aussi dans le façonnage de sa sculpture que l’artiste justifie cet équilibre possible : à travers cette combinaison d’ange mécanique, tourné vers un monde dont il ne peut échapper, Junior oppose le poids des matériaux utilisés dans une composition organisée des lunettes « ndoki » et du torse (différentes parties d’ordinateurs, de téléphones inutilisables), à la fragilité des ailes dont la structure en plumes de métal suffisamment élancée permet un équilibre de l’ensemble. Les objets recyclés utilisés pour cette sculpture deviennent une énergie qui s’ajoute à l’aura de l’oeuvre. Comme l’explique l’artiste : « La matière peut renaître de ses cendres, je l’aborde ici de manière esthétique et technique pour que le recyclage des objets dans lesquels elle se retrouve, participe à l’élaboration d’une forme d’art. » Ainsi, de manière contemporaine, Junior sculpte la terre ancestrale du pays Kongo pour lui donner une apparence moderne.




Mabele ya Mboka Kongo montre qu’il est possible de converger, grâce à des actes fondés et réfléchis, vers un équilibre entre matérialisme et spiritualisme, entre besoins du nord et ceux du Sud et dans le partage des richesses. Cet équilibre est le reflet à la fois d’une force et d’une fragilité que Junior caractérise bien à travers sa sculpture tant dans son aspect, que dans les idées qu’elle véhicule : telle est sa démarche, trouver dans quels recoins de la matière, la force et la fragilité de la terre, des cultures jouent entre elles, s’attendent, se croisent, s’oublient, s’appellent, s’équilibrent… Junior fait vivre une sculpture futuriste face à cette grande machinerie industrielle dans laquelle se retrouvent téléphones, ordinateurs toujours dernier cri mais qui ne peuvent fonctionner sans les matières premières trouvées dans le sein de la Terre du Pays Kongo.

À SUIVRE...


Texte - Laetitia Bouzouita

Session photos - Nizar Saleh

lors du projet KINSHASA ISSUE de OFF TO MAG

Mannequin - Kabeya Ntumba Mikishi

Tous droits réservés


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