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JUPSON TSHILUKA, DANS LE VENTRE DES GÉANTS


Jupson Tshiluka dans son atelier, 2021




Sous son pagne de reine, Kinshasa regorge de personnages et de lieux insolites. À sa manière, chacun sait participer à sa beauté. Dans la commune de la Gombe, Kin la belle abrite la demeure cachée des géants et le maître des lieux, Jupson Tshiluka.

Du haut de ses 33 ans, le sculpteur façonne inlassablement le métal pour lui donner forme et vie.

Dans les Ateliers d’arts Osman, véritable dédale de sculptures, de peintures en tout genre, de masques et de statuettes, Zala rencontre l’artiste qui humblement lui fait part de son travail.

Nos ancêtres, ces géants

La porteuse de coupe Luba, 2016


Ce qui frappe bien évidemment le plus dans la sculpture de Jupson, c’est la hauteur qu’il sait lui offrir. Bluffé puis émerveillé enfin conquis par ce que ses oeuvres dégagent, le spectateur est invité à lever les yeux vers le ciel, réduit à s’incliner devant un travail d'aussi grande envergure. De la hauteur toujours et de l’honneur se retrouvent également dans le thème qui est cher à Jupson : les ancêtres et leur travail de création. Des masques de différentes ethnies du Congo sont alignés sur les hauts murs des pièces de l’ancienne maison, puis le Roi Kuba, la Maternité Songye, le Guerrier, La Porteuse de coupe Luba, tous frôlant les 8 mètres de haut, surplombent la toiture.

Pour mieux comprendre, il faut connaître l’âme de cet artiste pour qui la hauteur est une évidence. « Je n’ai pas peur de la hauteur, au contraire c’est dans le grand que je prends mon aisance, je rêve en grand. Rien ne me fait obstacle. J’aime la droiture, je vais tout droit comme une flèche, c’est dans mon caractère alors mes oeuvres ne peuvent pas être autrement. Et cette ouverture vers le ciel m’offre ma liberté d’édifier plus haut. Elles reflètent ce que je suis. »

En effet, c’est dans son enfance et auprès de sa famille que Jupson puise sa source et sa fougue. « Ma mère défunte était couturière, je tiens d’elle la rigueur d’un travail minutieux et précis, elle est présente dans toutes les oeuvres que je réalise. Quant à mon père artiste-peintre, j’ai trouvé en lui la liberté de créer. Lorsque j’ai commencé à faire des petites sculptures dans l’argile, il a vu que j’avais un don, alors il m’a initié aux masques en papier mâché, je voulais travailler comme lui, raison pour laquelle le grand a pris le dessus. Il y avait aussi des monuments tels que la tour Eiffel et la statue de la liberté qui me fascinaient déjà à cette époque, je les voyais dans le clip de Michael Jackson (rire). Je me souviens encore des encouragements de mon père ‘Tu dois travailler et tu auras la solution pour tout ce que tu feras’. Avec la vente de mes premières oeuvres déjà plus hautes que la taille d’un homme, et avec le soutien de mon oncle, j’ai pu payer ma formation à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa durant trois ans. C’est là où j’ai appris à travailler les proportions du corps humain et à reproduire toujours plus grand avec les bonnes proportions. Ensuite, j’ai appris à travailler le bronze, le plâtre, la résine, le simili-pierre. j’ai approfondi mes connaissances en soudure auprès d’Eddy Mbikulu. En fait, je ne me suis pas arrêté à une seule technique quand bien même celle qui me fascine et qui me met en défi c’est le métal, l’assemblage du métal plus exactement pour donner forme à des personnages, à des idées fortes que nos ancêtres ont eues.»



Guerrier, protecteur de l'Afrique (2015)




Combien de temps encore, l'occident décidera-t-il de s'accaparer ces soi-disant arts africains ? Pour honorer les anciens mais aussi le travail des artistes sur le continent, Jupson veut ses sculptures inaltérables.

« Dans mon travail, je fais revivre les civilisations de la RDC en partant des statuettes et des masques que les ancêtres nous ont laissés puis je les agrandis. C’est un thème qui me porte car c’est une manière selon moi de sauvegarder notre patrimoine. Malheureusement, trop de nos cultures se sont envolées du côté européen et il y a plus d’objets là-bas qu’ici chez nous. La hauteur est donc symbolique dans le sens où les colons ont pris beaucoup de notre héritage alors je fais revenir à ma manière ce qui était à nous, et ce, pour nos enfants. Et cette fois par la taille, plus personne ne peut les prendre de sa propre main pour les emmener loin d’ici. »

A la question pourquoi le Roi Kuba, Jupson répond : Le Roi Kuba, tout comme le Guerrier, la Maternité Songye ou encore la Porteuse de coupe Luba est un de ces personnages du lointain, fondateur lui aussi, tels que les présidents d’une nation, il fait parti de nos héros. J’aime l’idée d’intégrer et d’honorer nos ancêtres à travers les statues monumentales déjà existantes que compte le pays.

Roi Kuba, détail tête, 2017




Dans le ventre des géants


Jupson assemble les morceaux de tôle, les uns après les autres, les grands comme les petits, telle une architecture. Il aime préciser : « Ce n’est pas une copie des statuettes des ancêtres, car je n’utilise pas la même matière et ne garde pas la même taille. Je la construis pièce par pièce, je la crée.»


Assemblage soudure - Jupson et son équipe, 2021



Le sculpteur construit son oeuvre et plus elle devient grande et prend de la masse et du volume plus elle devient légère dans son esprit.

« Je commence l’armature en fer à laquelle je donne déjà une forme, puis je l’intègre dans un socle bien calculé pour maintenir l’équilibre de la sculpture et je monte les morceaux de tôle les uns après les autres en leur donnant forme aussi au fur et à mesure. Les formes sont faites à main levée ce qui demande d’en avoir une vision très précise. »

Une fois ce montage pharaonique accompli, il passe différentes couches de protection pour enfin appliquer une teinte qu’il choisit en fonction des oeuvres. « Les différentes couleurs symbolisent les richesses du Congo, je les projette sur l’oeuvre et on les retrouve partout, comme des minerais dans notre terre. »


Malgré la taille, il cherche à être juste dans les moindres détails, Jupson refuse une tôle peu ou trop pliée. Il meule, il complète, il rassemble, il enlève, il découpe, il ressoude jusqu’au rendu souhaité ; Jupson a le sang des Chokwe et la statuaire Chokwe est bien connue pour ses détails, sa minutie, son esthétisme, et est issue d’un travail qui demande de la patience. L’oeuvre de Jupson retrouve cette même âme qui anime masques et statuettes anciennes.


Travail des formes - Jupson dans son atelier 2021



« Je vois mon oeuvre à l’intérieur de moi-même. Il y a quelque chose en moi. Je rêve et je reproduis comme je l’ai rêvé. J’évite la maladie de l’échec et j’ai en moi l’esprit de travailler. Il faut avoir un coeur et un esprit durs, pour accepter ce genre de défi. Je me sens fort pour le faire. Et ce n’est pas mon oeuvre qui me domine, c’est moi qui la dompte. Elle te rend fou parfois car elle ne finit jamais. Tu te réveilles, tu repères les défauts et tu réajustes. Tu partages avec elle toute ton énergie, tout ton amour (rire). C’est pour cela que je dis que mes oeuvres ne sont jamais vraiment finies, l’oeuvre d’art ne finit jamais. »

C’est aussi dans le ventre des géants que Jupson les construit. Il disparaît derrière leur peau métallique et devient finalement leur esprit. C’est sans doute là que s’opère la mystique de son travail : si ses personnages sont en lui, Jupson aussi est en eux. Chacun re-prendra vie après les 7 à 12 mois d’un difficile mais non pas moins satisfaisant ouvrage.


Jupson grand parmi les grands

Aux côtés des grands de la même discipline, André Lufwa Awadi, l’honorable sculpteur du Joueur de tam-tam de la Fikin, Christophe Meko Disengomoka, et l’incontournable Maître Liyolo pour leurs célèbres statues monumentales à Kinshasa, Jupson Tshiluka impose sa démarche artistique et son engagement, chaque fois qu’il redonne vie à ces géants venus du passé. Ce qui a été pris à la RDC, est d’une grande valeur et rien ne sera jamais assez grand pour honorer les ancêtres. Jupson rajoute :

« Faut-il aller en Belgique pour voir nos oeuvres ? Si là-bas, la statuaire ancienne est enfermée dans les musées d’Europe, alors il faut venir ici en RDC, pour voir les nouvelles en grand qui vivent librement. »

Le ministère de la Culture connaît le travail de Jupson pour le buste de Mobutu qui a pris place depuis peu à Gbadolite, où de la statue de papa Etienne Tshisekedi qui bientôt quittera l’atelier, mais il n’a pas encore mis l’oeil sur son art qui relève du sacré. On attend avec impatience de pouvoir voir se dresser un roi Kuba à Kinshasa, de qui il se dégage la force, la droiture, la sagesse.

Porteuse de coupe Luba, détails - 2016



« Il manque un sérieux soutien pour les jeunes créateurs chez nous, il est dit que l’Afrique est le berceau de l’humanité, alors c’est le bébé qui dort encore ? Le Congo est le centre de l’Afrique, nous devons nous réveiller. J’aime mon pays, je suis né ici, si tu mets une lumière sous le lit, les gens vont quand même voir cette lumière, alors si tu oeuvres sur la terre des ancêtres, on va finir par savoir que la source de lumière brille avant tout, ici. Les bruits vont très loin, le Congo va finir par se faire entendre et le monde doit venir le visiter. Un sage a dit « La vie est un rêve dont la mort nous réveille » raison pour laquelle il faut aimer la vie, la protéger, c’est ce qu’il faut pour le Congo. Dans mes actes, c’est ce que je fais.»


Jupson Tshiluka, un artiste parmi les grands à découvrir.


Texte et propos recueillis / photos : Laetitia Bouzouita

Tous droits réservés

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