HOMME CAPOTE

Kapoti

 

une oeuvre engagée de Tickson Mbuyi

Dans l'effervescence de la performance à Kinshasa en 2016, Tickson Mbuyi crée son homme capote, une combinaison recouverte de plus de 1600 préservatifs. Arpentant les avenues et les ruelles de différents quartiers, il tente de sensibiliser la population, aux différentes problématiques liées au manque de préservation des femmes et des filles de certains quartiers de la mégalopôle. "Kapoti" est une oeuvre esthétiquement impressionnante et avant tout engagée.

"Kinshasa, ville performance" *

Il faudrait des lignes et des lignes pour parler de Kinshasa et de la performance. Kinshasa est d'abord une ville surprenante par les inventions issues du système débrouille que doit malheureusement adopter une majorité de Kinois. A chaque coin de rues des quartiers populaires, des codes visuels et sonores sont établis et mis en place afin d'attirer les potentiels acheteurs. Des tours faites d'oeufs empilés, des bouteilles d'eau se succèdent les unes sur les autres et se dressent ingénieusement sur la tête des vendeurs, plus hautes que celle de Babel afin d'être vue de loin. Des sons éclectiques que l'on entend de près comme de loin indiquent : cireurs de chaussures, beauté des ongles pour ses dames, ou encore cigarettes, mouchoirs ou bonbons en service rapide. Mais la performance, qui reste la plus saisissante et tragique, consiste à oeuvrer dans un véritable parcours de combattant quotidien ... pour sa propre survie.

 

Mais Kinshasa, toujours ivre de sensation forte s'est acoquinée avec la performance en tant qu'art, et ce n'est pas par hasard, puisque à la fin du règne de Mobutu, des jeunes artistes, étouffés par une dictature abusive se regroupent déjà en 1996 pour exprimer leur liberté de créer sous un vent de contestation : le librisme. Les artistes à cette initiative tels que Eddy Masumbuku ou Francis Mampuya, vont forger dans les esprits des artistes en devenir, une nouvelle vision de l'art. Durant plusieurs années des groupes d'artistes, étudiants de l'Académie des beaux-arts de Kinshasa, contestataires face à un enseignement trop classiciste et loin d'une réalité artistique mondiale véhiculée par les médias, décident de manifester leur colère et leur désarroi à la sortie d'une guerre qui aura donné naissance à une nouvelle force créatrice au sein même de la jeunesse kinoise : nouvelles idées, nouveaux matériaux appellent à de nouvelles créations qui attirent les regards extérieurs. Dans le début des années 2000, se créent principalement des rencontres avec les centres culturels installés dans la capitale et l'Ecole des arts décoratifs de Strasbourg, en France. Des projets voient le jour et la performance est adoptée, devenant un moyen d'expression fort, revendicatif, et la rue est à cette performance, le lieu de tous les possibles. Différents groupes d'artistes se créent, se défont, se reconstruisent plus loin, dans des lieux tous autant insolites, la Yango biennale de Kiripi Katembo voit le jour, Kin'act également, des collectifs émergent de cette source d'inspiration, comme les ramifications d'un arbre : Collectif Bakeli, Sakana na Art ou encore Farata.

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Tickson Mbuyi

Tickson, né en 1988, a intégré l'Ecole des beaux-arts en 2014. le performer est Luba et les masques ont une grande importance pour cette société, c'est pourquoi il s'essaie à la céramique, le travail de la terre, comme un symbole et moyen pour lui de fabriquer des masques, redonner vie à se qui a été volé jadis durant la colonisation.

"Je devais avoir 10 ans environ, à la mort de mon grand-père, ma famille avait hérité d'un masque qu'il avait toujours gardé précieusement. Mais un jour, le pasteur est passé par là et a fait brûler le masque. Il tenait toujours un discours négatif sur les objets des ancêtres. J'ai longtemps eu peur croyant que tout ce qu'il disait sur cette soit-disante sorcellerie était vrai, c'est plus tard quand je me suis interrogé sur ses dires et sur la valeur et l'utilité des objets ancestraux que je me suis rendu compte que tout était faux. J'ai pris conscience à la fois du rôle que chaque masque avait au sein de la société, et de leur esthétisme. Entre-temps, je me suis découvert cette passion pour l'art, c'est donc à cette période que j'ai intégré les Beaux-Arts de Kinshasa. Le travail de la terre était pour moi, une façon de redonner vie à ces masques perdus. A cause de ces vols et ces pillages au temps de la colonisation et post-colonisation, nous avons perdu le pouvoir de la création.

C'est quelques années plus tard, que Tickson intègre le groupe "Le noyau", un des groupes d'artistes en marge de l'académisme de l'école. il y côtoie des artistes tels que Rekanol, Amoura Bintu, Aicha Muteba, puis rencontre Yannos Majesticos, Seigneur Mekkar pour qui la performance est le moyen d'expression. Mettant son travail sur les masques de côté, il se lance également dans la performance. Il crée en 2015, un premier costume Ebola comme une métaphore de la situation créer par la pandémie : combinaison rose, contener de produit désinfectant, collage de photographies, balai... 

Mais c'est en 2016, que Tickson se distingue avec Kapoti.

TICKSON MBYUI - CAPOTI

Kapoti

Cette combinaison recouverte de près de 1600 préservatifs collés, a fait sa première sortie le 1er décembre 2016 à l'occasion de la journée mondiale contre le sida. Appelé également Batela lobi nayo (prévient ton avenir), le costume devient majestueux quand il se met à marcher et à danser au milieu d'une population étonnée, curieuse, devant des enfants qui rigolent et des gens aux yeux hagards ou en train de filmer... Bien vivant, Kapoti s'adresse autant aux hommes qu'aux femmes, aux jeunes et aux moins jeunes. Il dénonce les abus sexuels qui sévissent dans la ville, il est un hommage aux femmes-courages qui doivent faire face à une prostitution dégradante. Kapoti regarde la réalité en face, une réalité difficile à changer et tente de délivrer un message, celui de se protéger, de la tête au pied, c'est à dire physiquement mais aussi dans son intégrité. "Le costume Kapoti a pris vie lorsqu'à Beau marché, j'ai entendu une jeune fille refuser un acte sexuel à un homme parce qu'il n'avait pas de préservatif et en 2015, avec le refus par l'Eglise, du recours au préservatif pour prévenir du sida. Ce sont deux chocs qui montrent à la fois une force de se préserver malgré une situation de vie plus que difficile pour nos soeurs et nos mères et ce refus de voir une réalité qui sévit partout en Afrique : le sida qu'on ne veut pas stopper, c'est comme une dégradation de notre humanité." En réponse à cela, Kapoti armé de ses préservatifs virevoltants qui symbolisent à la fois des grossesses non désirées et des transmissions de sida épargnées, donne sa bénédiction au peuple, en faisant balancer une boite de conserve trouée simulant un encensoir liturgique. 

Kapoti est une oeuvre belle esthétiquement parlant, son apparence est surprenante mais étonnante aussi dans ce qu'elle délivre car soucieuse du sort des filles et des femmes du pays. Kapoti peut donc toucher de près la conscience d'une population. Elle entre sans aucun conteste dans ce processus de performance établi à Kinshasa et fait partie des grandes oeuvres telles que "L'homme canette", "Sapekology", ou encore "Liberté - Exo-astro-squelette" délivrant un message qui n'a pas de prix...

Kapoti, 2016

Kimpavita Films

Entretien avec Tickson Mbuyi 

Texte - laetitia Bouzouita

           * Référence : "Kinshasa, ville performance", Kinshasa chroniques, mars 2019, Les Editions de l'oeil 

Photographie, vidéo 2016 - Nizar Saleh

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